Communiquer/ partager linformation, le travail réflexif ou le travail sur le terrain : cest de ce sujet que je vais parler rapidement en me référant à la solution assez classique, en fin de compte - que le département de recherche du Musée du Paysan a adopté. Il sagit de la revue annuelle danthropologie, Martor, que le Musée édite depuis six ans en français et en anglais, pour quelle puisse circuler efficacement. En 1996, au début du projet, lenthousiasme des retrouvailles entre lEst et lOuest européens, lintention des recherches communes au moins en dialogue étaient encore très vifs. Notre équipe avait fait de nombreux stages détude à létranger, ses membres avaient participé à deux ateliers franco-roumains organisés par les Ministères de la culture des deux pays (un atelier dethnologie urbaine, animé par G. Althabe EHESS, Paris, un autre danthropologie du christianisme, animé par D. Fabre EHESS, Toulouse). La communication, la collaboration sur un espace de recherche qui nétait plus sectionné par des frontières idéologiques paraissaient aller delles-mêmes.
A ce moment, il nous a paru tout à fait naturel que le musée mette
en pages cette expérience, quil la développe et surtout
quil la communique : non seulement dans un milieu scientifique restreint,
soit-il roumain ou étranger, mais également au public cultivé,
intéressé par la perspective des sciences humaines. Quel en était
le bénéfice le plus important?
Pour les chercheurs roumains tout au moins cette expérience offrait le
bénéfice considérable dun double regard sur les phénomènes
observés : celui de létranger et celui de lautochtone.
Ce qui nous incita à prendre distance par rapport à nous mêmes
- en tant que participants à la situation et au milieu scrutés
- afin datteindre, à travers le regard de lautre, un regard
plus aigu et plus frais sur soi-même. Lexpérience de
laltérité (et lélaboration de cette expérience)
nous oblige à voir ce que nous naurions pas pu imaginer dans notre
propre ambiance (F. Laplantine, 1987, Lanthropologie). Ne sagit-il
pas là, en fin de compte, de lexpérience fondatrice de lanthropologie,
surtout dans son étape actuelle lorsque, après avoir étudié
la différence exotique, lointaine, elle se retourne maintenant vers des
terrains autochtones, afin de découvrir et de prendre en compte la différence
proche ?
De plus, bénéficier de ce double regard du proche et du
lointain, de létranger et de lautochtone, avec leurs options
scientifiques et leurs expériences historiques différentes
nous rendait conscients quun même fait ou un même phénomène
admette une pluralité de lectures également possibles et
légitimes lectures dont le jeu des perspectives et des correspondances
peut constituer un espace où son sens se construit de manière
plus riche et plus ample. Cest sur une telle lecture plurielle, sur sa
légitimité et son caractère fertile, que Martor
insiste. Deux de ses numéros surtout celui portant sur lanthropologie
visuelle (Inter-views, Entre-vues, Între-vederi), et un autre
sur lobjet (Objet pratiqué, objet interprété)
convoquent non seulement des territoires détude et des contributeurs
très divers, mais insistent sur le fait que le sens surgit de la rencontre
et de linterprétation, jamais achevée, jamais épuisée,
que font en commun le chercheur et son partenaire interrogé. Ioana Popescu
ou Marc Henri Piault le disaient plus spécialement en ce qui concerne
lanthropologie de limage où, à côté des
ces deux interlocuteurs, intervient le public, dans une sorte de triangulation
de la production en anthropologie audio-visuelle (et muséale), triangulation
indéfinie parce que production qui ne devrait jamais sarrêter
(Piault, Martor II, 1997). Horia Bernea concevait dailleurs son travail
de la même manière : Il me semble essentiel quon ait
la perspective dune muséographie, voire celle dun contexte
muséal, qui se construisent par la confrontation entre les objets et
celui qui les interroge (Martor I, 1996, p. 199), et qui visent un
certain type de relation avec lobjet: une relation riche, ouverte, comprenant
plusieurs niveaux de signification, permettant plusieurs angles dapproche
(Martor VI, 2001).
Prendre en compte et analyser linterprétation partagée et
multiple que le discours muséal, mais également, quoique dune
autre manière, le discours scientifique suppose, a, surtout dans lEst
européen, une utilité non négligeable : celle de libérer
lobjet de musée, mais aussi lobjet détude, du
poids du discours unique, imposé par le muséographe, le chercheur
ou de manière plus brutale par lidéologue, surtout celui
qui véhicule une idéologie totalitaire.
Cest cette conscience quon a voulu partager avec notre public, au-delà
de lintérêt particulier des thèmes étudiés.
Cest pour cela que chaque année, on a invité autour dun
thème non seulement des ethnologues, mais également des historiens,
des sociologues, des orientalistes, des psychologues et des philosophes, à
contribuer avec des textes dont la perspective est anthropologique. Cest
pour cela quon a préféré à un discours scientifique
chiffré, confiné dans le champ strict de sa discipline,
le style de lessai qui unit, selon les termes dIrina Nicolau, le
savoir à la saveur, la pertinence et le courage de linterprétation.
Cest pour cela que Martor met le texte en dialogue avec limage,
selon des compositions expressives, pour quensembles, ils offrent le discours
également pluriel de la publication scientifique et de la publication
dart.
A la fin dun atelier danthropologie religieuse sur de létranger
autochtone, au Musée du Paysan, Daniel Fabre disait : Nous,
venus de plusieurs coins de lEurope, spécialistes de cultures et
de périodes historiques diverses, avons pris le temps pour réfléchir
sur un paradoxe, dont nous sommes peut-être les incarnations. Ne sommes-nous
pas en effet de modernes étrangers autochtonesÊ? Vivre et penser
dans la marge est bien le problème, parfois le drame de lintellectuel,
à la fois engagé et désengagé, sefforçant
de situer lucidement sa place, perpétuel étranger du dedans. Cette
position générale nest pas sans affinité avec loxymoron
fondateur de notre discipline... Elle exprimait le rêve dune conciliation
contrôlée de la proximité et de la distance, de lautochtonie
partagée et de létrangeté maintenue. Nous avons
choisi dintituler notre revue Martor (témoin)
justement pour marquer cette position (ambiguë et inconfortable parfois,
mais fertile si on lassume avec lucidité) de lobservateur
et de lanalyste engagé dans le milieu dont il soccupe. Le
dernier numéro de la revue (Bucarest au temps du communisme : résistance,
normalité, survie) assume cet exercice de manière programmatique.
Il traite des solutions alternatives, concernant la production intellectuelle,
léducation, le logement, la vie religieuse, le loisir, la nourriture,
que les Roumains ont imaginés et pratiqués afin de se soustraire
à (ou de résister contre?) le modèle de vie que le régime
leur imposait. Or, en ce qui concerne la vie intellectuelle de lépoque,
ce numéro publie surtout des témoignages personnels, jugés
et analysés selon la double perspective du temps passé et du temps
présent.
Pour ce qui est des thèmes de Martor, on les a choisis de
manière à ce quils soient plus ou moins en relation avec
le discours muséal: cest danthropologie visuelle, danthropologie
du musée, de réflexion sur lobjet, danthropologie
religieuse que les numéros de la revue ont traitées.
Une dernière remarque, enfin : lors des premiers numéros, on a
traité les cas roumains investigués sans les singulariser, comme
illustrant les hypostases dun thème, qui ont leur place parmi dautres
terrains européens. Les derniers numéros par contre ont proposé
des sujets centrés sur la Roumanie : tel le numéro sur Bucarest
ou celui que nous sommes en train de préparer, sur Les Roumains
et les Balkans. Cest peut-être que, en gardant une confiance
assez calme en notre européanité, nous sommes conscients
que le terrain roumain est explosif, quil offre la richesse assez passionnante
dun monde qui élabore des nouveaux styles et stratégies
de vie, de nouvelles manières de penser, de dire et de faire, où
les acquisitions de la longue durée et les habitudes inculquées
par le régime totalitaire se heurtent à et surtout composent avec
des éléments de la modernité et de la postmodernité,
selon une logique suffisamment secrète pour stimuler lobservation
et lanalyse.